La complexité de la pureté

Soumis par CODJ le sam 29/03/2014 - 12:49
Table des matières

 

La question de la pureté est une problématique complexe dans le récit biblique. Sans une compréhension précise et une approche systématique dans le cadre de la Loi (c'est-à-dire de la Torah de Moïse donnée par Dieu au Sinaï), on ne peut pas comprendre ce que fait et dit Jésus à ce propos. Le même problème se pose également en ce qui concerne le Shabbat, le divorce, les serments et toutes les problématiques halakhiques (légales).

Le piège de la langue

Le premier piège réside dans la langue. Le français véhicule l'idée d'une opposition entre ce qui est pur et impur, et on a vite fait de faire l'amalgame avec une opposition entre le souillé et le non souillé, le propre et le sale, l'hygiénique et le non hygiénique. Or ce sont avant tout des catégories liées au rite et à l'aptitude ou pas à accomplir un rite, des catégories comme la lumière et les ténèbres, la vie et la mort.... Le français pour pur traduit l'hébreu « tahor » transparent, et l'impur traduit « tamé » l'opaque. Toute traduction est par définition une perte, une imprécision. Il sera plus juste de considérer la pureté comme une ouverture/fermeture au divin, sans aucune dimension morale systématique. En effet la question est véritablement de savoir ce qui laisse passer l'élan vital ou ce qui le bloque.

La pureté dans l'AT

On peut systématiser quatre grands axes de pureté. Le premier axe est rituel. Une personne se retrouve impure dans des situations très classiques de la vie courante, et qui ne sont jamais liées à des fautes personnelles. Les exemples les plus connus seront les menstruations féminines ou la nécessaire manipulation des corps des défunts. Une femme est impure (ou provisoirement inapte) du point de vue rituel, mais elle n'est pas du tout fautive sur un plan quelconque. Son corps fonctionne de la façon dont Dieu a voulu qu'il fonctionne. De même, le nécessaire respect des morts, et du corps, implique que l'on manipule la dépouille de celui ou celle que Dieu rappelle à Lui. Ceci est parfaitement normal. L'inverse serait choquant. Et pourtant, on ne peut manipuler un cadavre et rester pur du point de vue rituel. C'est l'axe de pureté qu'il faut le plus distancier de la morale, car beaucoup de situations de la vie courante rendent "impur".
Le second axe est moral, et concerne des crimes très graves : inceste, idolâtrie, meurtre. Cette "impureté" est très différente de la première. Elle se contracte par un acte très grave et toujours volontaire et il est très dur de redevenir "pur". Elle n'est absolument pas contagieuse alors que la première est hautement contagieuse (on y tombe très involontairement et on en sort facilement grâce à un ensemble de dispositions prévues par la Loi telles que les ablutions.)
Par ailleurs l'état de pureté est avant tout une ascèse qui consiste à devenir "sans mélange", sans défaut, pour exalter la vie. Cette ascèse est un préalable à la sanctification. C'est un travail spirituel pour atteindre à une conscience nette, un coeur limpide en se montrant très vigilant face à ses pensées, ses paroles, ses désirs, ses pulsions et leurs conséquences. Il s'agit d'aboutir à un comportement sans faux semblant dans sa relation à Dieu et dans sa relation à autrui. Rappelons que le Christianisme orthodoxe, étranger à la théologie du péché originel d'Augustin, reste très proche de la source juive et de sa mystique qui distingue l'impureté de l'acte et la pureté de la nature humaine et de l'âme.
Le troisième axe est alimentaire. Les animaux interdits à la consommation ne sont pas "impurs" en eux mêmes mais "impurs pour vous". L'Homme doit "dominer" la nature mais également la "garder" et cette limite posée à une consommation effrénée et générale rappelle l'être humain à sa responsabilité face à la nature et aux animaux... Aucune disposition n'est édictée pour montrer comment l'on peut quitter l'état d'impureté contracté par l'absorption d'un aliment qui ne respecte pas les règles de pureté.
 Abordons finalement un axe assez tardif dans le récit biblique, l'impureté généalogique qui apparaît avec le livre d'Esdras. Après le traumatisme de l'exil de Babylone, ce qui concernait les cohanim (prêtres) s'étend à tout Israël : l'interdiction stricte des mariages mixtes avec des gens des nations. Cette vision très restrictive se comprend par la volonté d'Esdras de hisser le niveau de sainteté, et donc de séparation, pour retrouver les faveurs divines. Les décisions rabbiniques ultérieures garantiront la judéité d'une personne de par la transmission maternelle. Le mélange juif nation fragilise donc l'identité juive et les autorités obligent les fils d'Israël à respecter des séparations strictes pour préserver la relation privilégiée avec Dieu.
Au final l'identité chrétienne sera la plus fragile de toutes les identités religieuses : on ne naît jamais chrétien. On ne peut que le devenir.

La notion d'impureté est essentiellement liée à la mort: perte de sang (et donc d'un potentiel de vie), naissance qui met en jeu la vie de la mère et celle de l'enfant, manipulation des cadavres ou consommation d'animaux se nourrissant eux mêmes de cadavres et de déchets. Elle rejoint également une notion de perte de ses limites identitaires: le sang (comme le sperme d'ailleurs) s'écoule à l'extérieur et avec la lèpre, la limite entre soi et l'autre marquée par la peau disparaît. Il faut par conséquent un temps pour se "reconstruire" intérieurement et se "séparer" à nouveau (être distinct de son environnement) et retourner dans ses limites personnelles. Il serait utile de lire le très beau livre de Delphine Horvilleur, En Tenue d'Eve (chez Grasset, 2013) qui traite de ce sujet avec une grande finesse et beaucoup de justesse.
Pour elle, le phénomène commun à la lèpre, la mort et les menstruations se situe au niveau de « la décomposition des membranes. Telle peut être dans la pensée hébraïque la source de l’impureté. Est impur un corps qui ne présente plus de séparation claire entre son intérieur et son extérieur, entre son caché et son visible. » p128…

Jésus et les règles de pureté

La lecture la plus simple et la plus inexacte montrerait un Christ ayant aboli des règles trop strictes pour faire place à la seule vraie Loi de l'amour. Les récits évangéliques montrent beaucoup de passages où les notions de pureté sont abordées avec une grande subtilité, tels que Lc 8,1-3 qui montrent le groupe des disciples accompagné de femmes seules, ce qui est problématique du point de vue de la pureté, à cause du problème des menstruations par exemple. A la lecture de ce genre de passage, on voit, non pas un Christ qui se désintéresse des règles de pureté, mais un Christ que rien ne peut atteindre. Il ne se révèle victime d'aucune contagion d'impureté rituelle. Il touche le lépreux qu'il guérit. Il laisse la prostituée lui baiser les pieds. Pour les juifs pieux, c'est une folie par rapport à la pureté rituelle; ce qui leur fera estimer que Ses pouvoirs viennent peut-être des forces impures. Mais pour Jésus, il y a ici une proclamation messianique et une proclamation de divino humanité: qui donc reste pur en toute circonstance? Dieu Lui-même.
Jésus n'étant pas venu pour abolir la Loi (Mt 5,17) il faudra ainsi relire sous un angle plus exigeant la fameuse controverse sur les interdits alimentaires dans Mc 7. Si Jésus avait vraiment aboli les règles de la cacheroute, alors ses disciples n'auraient pas eu de débat sur cette problématique par la suite (Paul et Pierre, tel que relaté dans l’épître aux Galates par exemple) et les pharisiens n'auraient pas manqué de l'accuser sur ce plan particulier. Alors que se passe-t-il exactement dans Mc 7 vis à vis de la pureté? Comme dans beaucoup de controverses juives, Jésus se montre très traditionaliste et opposé à toute innovation. Il n'adopte pas du tout une attitude moderniste ainsi qu'on pourrait le croire et tel qu'on nous l'enseigne si souvent.
Le débat est le suivant: les pharisiens qu'il rencontre considèrent qu'une nourriture cachère (ce terme signifie "apte à être consommée", "conforme aux règles prescrites") ne peut être consommée sans une ablution supplémentaire de la part de celui qui la consomme. Chose qui n'est pas demandée par la Torah, mais qui est une innovation de certains pharisiens. Jésus affirme quant à lui que la nourriture cachère est pure en tant que telle. Il n'est pas question ici de toutes les nourritures. Il serait absurde de croire que le Christ ait jamais mangé une nourriture non cachère. Il est sans faute, d'aucune sorte. Lorsque le Christ déclare toutes les nourritures pures (Mc 7,19), il explique du point de vue légal que les ablutions supplémentaires ne sont pas nécessaires: on ne rend pas pur quelque chose de déjà pur. Le problème ne viendra pas de ce que vous mangerez dit-il à ses disciples, puisque c'est déjà pur grâce aux lois de pureté alimentaire. Concentrez vous plutôt sur l'impureté morale (le deuxième axe expliqué plus haut). Car celle-ci est une impureté ô combien dangereuse. C'est elle qui peut vous souiller
En enseignant de cette façon, il est dans la droite ligne de la rhétorique biblique telle qu'on peut la lire chez les prophètes: lorsque Dieu parle par la bouche d'Osée pour déclarer préférer l'amour aux sacrifices, la connaissance de Dieu aux holocaustes, ce n'est pas la fin des sacrifices et des holocaustes. C'est une hiérarchisation: Dieu veut d'abord l'amour et ensuite les sacrifices. Il veut les deux. C'est la même chose exactement pour le Christ: il veut que ses disciples juifs se gardent de toute impureté morale, et qu'ensuite ils se préoccupent de cacheroute. Mais il veut les deux.

Changer notre regard sur les règles de pureté

Trop souvent l'on est victime du marcionisme dans ce domaine. Marcion est cet hérétique du deuxième siècle qui voulait une coupure radicale entre l'AT et le NT. Il a été vigoureusement combattu par les Pères (et condamné à Rome en 144). Le Dieu de l'AT et du NT est le même et unique Dieu. Lire l'AT et ses règles de pureté comme des dispositions tribales archaïques plutôt que comme une organisation divinement inspirée sera qu'on le veuille ou non, une autre forme de marcionisme. Il faudra essayer d'en comprendre le sens et la beauté profonde car ces règles viennent de Dieu, et le Christ les a observées scrupuleusement sans jamais s'en écarter. Cette compréhension ne pourra se faire sans prière et sans étude.