La création du Monde

Article paru dans la Revue SENS, Janvier 2006 

Nous marquons le début de l’année civile au 1er janvier. Pourtant le début de l’année liturgique chrétienne n’est pas fixé à ce moment là. Il est fixé au premier dimanche de l’Avent pour les Églises d’Occident (soit fin novembre, soit début décembre), et le 1er septembre pour les Églises d’Orient. Dans les Églises de tradition byzantine, cette date a été retenue depuis l’an 312 sous Constantin le Grand à Constantinople, c'est-à-dire à une période très ancienne qui marque aussi le début de l’Empire chrétien. Et jusqu’aujourd’hui, la liturgie nous propose un commencement d’année au 1er septembre. Qui dit commencement, dit nouveauté, bénédiction particulière, germination, espérance d’avenir.

 

L’année liturgique ne s’identifie pas simplement à un calendrier, elle a une fonction pédagogique pour nous introduire aux mystères de notre foi, elle transmet une vie. Dans l’Eglise orthodoxe, elle comporte deux cycles de fêtes, celui des fêtes fixes dont le déroulement annuel commence avec le mois de septembre, et celui des fêtes liées à Pâques dont la date varie chaque année.

En se fondant sur le premier chapitre de la Genèse, et à la suite de la tradition juive, Mgr Kallistos Ware [1] dit que l’homme est grand prêtre de la Création [2] La création entière se tient devant lui comme une révélation de Dieu dont il est le sommet et l’offrant. Il se tient au seuil de l’année liturgique implorant la bénédiction du Dieu « Verbe, Fils éternel, un avec le Père et l’Esprit, Auteur de la Création entière, qui as soumis à Ton propre pouvoir les moments et les temps, bénis le cycle de l’année que Ta bonté nous accorde, Seigneur. Garde en paix nos gouvernants, ainsi que ta ville, par les prières de la mère de Dieu, et sauve-nous » (Tropaire de l’indiction [3]). L’Église en rappelant le souvenir de la Création nous invite aussi ce jour à prier pour la protection de la terre, pour que l’homme, l’animal et la nature soient préservés de tout accident et du malheur. « Voici le seuil de l’année : il invite à le chanter, amis de la fête chantons avec ardeur ; bénis, Seigneur, l’ouvrage de Tes mains et permets-nous de parcourir heureusement le cycle de l’année » (vêpres du 1er septembre) ; dans un cathisme [4] de l’office des matines : « Toi qui du ciel accordes des temps favorables aux récoltes et les pluies, délivre Tes fidèles de tout malheur, car toutes Tes œuvres réclament Ta compassion ».

 

Cette structure de la liturgie nous vient de la tradition juive dont le commencement de l’année liturgique est fixé également au 1er de Tishri (qui correspond comme le début de l’année liturgique dans notre calendrier, au mois d’automne). Le fidèle célèbre l’anniversaire de la Création du monde et prie le Dieu Créateur pour la protection du Cosmos en des termes équivalents : « C’est un devoir pour nous de célébrer le maître de toutes choses  et d’exalter l’auteur de l’univers. Veuille, ô Dieu, nous accorder une année heureuse, fais qu’une bienfaisante rosée rende la terre fertile et que la pluie vienne tempérer les chaleurs de l’été … » (Moussaf de Rosh Hashana) [5] ou encore : « Notre Père, notre Roi, nous avons péché contre Toi, Notre Père, notre Roi, Toi seul es notre Souverain, Notre Père, notre Roi, que cette nouvelle année nous donne le bonheur et la santé, Notre Père, notre Roi, ramène-nous à Ton culte par un repentir sincère, Notre Père, notre Roi, inscris-nous dans le livre de vie ». Les fidèles s’engagent dans un repentir sincère en vue de mettre en pratique les commandements de Dieu donnés à Moïse sur le Mont Sinaï (l’événement du don de la Torah est rendu présent par la sonnerie du Shofar). Cette attention aux commandements divins nous est pareillement prescrite, à nous Chrétiens orientaux, avec la lecture du Lévitique aux vêpres de la fête : « …si vous gardez Mes commandements et les mettez en pratique, Je vous donnerai en leur saison les pluies, la terre donnera ses produits… » Le texte central de cette fête est l’Évangile de Luc 4, 16-22  où Jésus se présente comme une Torah vivante, et nous avons les yeux fixés sur lui pour nous laisser enseigner par ses paroles et ses commandements qui sont Vie pour nous, comme nous le chantons encore aux matines : « O Christ, dans ton amour, accorde-moi de parcourir en paix le cycle de l’année et comble-moi des enseignements divins que tu prononçais devant les Juifs le jour de Shabbat. Dans ton amour des hommes rends-nous dignes, ô Christ, de commencer et d’achever cette année, de manière à te plaire ». (3ème et 4ème odes).

Le Salut, nous le savons, n’est pas individuel, il est celui du Corps tout entier, du Cosmos tout entier, et l’homme en est comme une récapitulation, un microcosme, et résume en lui toutes les possibilités d’une participation à la matière du monde transfiguré. 

Que ce commencement d’une nouvelle année civile ne nous fasse pas oublier que nous célébrons en ce jour la circoncision de Jésus qui se déroule le huitième jour pour tout fils d’Israël. Ce jour-là l’enfant reçoit également son nom. Cette célébration de la circoncision est nettement marquée dans l’office des Églises d’Orient et permet de mettre l’année civile sous le signe de l’Incarnation et du Salut, puisque le Nom de cet enfant est Yéshouah, c'est-à-dire : le Seigneur Sauve. Ainsi que le dit le Kondakion[6] de la fête : « Le Seigneur de tous subit la circoncision ; il retranche, lui qui est Bon, les fautes des mortels, et donne aujourd’hui le salut au monde ».

 

[1] Né en 1934, l'évêque Kallistos est auxiliaire de l'archidiocèse du patriarcat œcuménique en Grande-Bretagne. Théologien de renom, longtemps professeur de patristique à l'université d'Oxford, il est l'auteur de plusieurs ouvrages.

[2] Dans son livre : Tout ce qui vit est saint (Cerf, Sel de la terre, 2003).

[3] Un tropaire est une strophe poétique. Chaque fête a son tropaire principal. L’indiction est la fixation à un jour donné. Ici fixation du premier jour de l’année liturgique.

[4] Tropaires que l’on peut écouter en restant assis.

[5] Rosh Hashana : littéralement : tête de l’année. Moussaf : office supplémentaire du matin.

[6] Strophe poétique par laquelle on termine la série des tropaires.

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